dimanche, juin 24, 2007

Le frangibus Jacques Prévert, une voix singulière au Phébus d'un perpétuel mutin enragé de la joie de vivre, une graine d’ananar…


Jacques Prévert et le Bartos, c’est une longue histoire, un lien de parenté comme « Dieu et Dieu quatre », et « l’homme touché par la grâce matinée ». Toujours un bon mot en embuscade pour déclarer sa hargne contre ce monde inacceptable et réceptacle des têtes et autres claques qui tapent dans les mains aux moindres bruits de bottes et savourent le prêche de mon saigneur le milos juché sur son nuage, juste avant le carnage de la génération sacrifiée pour la patrie de l’évêque qui a chié sa diarrhée !

Prévert n’était pas de son vivant l’un de ces poètes prout prout et fleurette qui carburent au jus des programmes scolaires et de la reconnaissance carnassière. « En sortant de l’école », le Franckos n’avait qu’une idée, se la jouer buissonnière et brouillonne. L’ami Jacques l’a toujours accompagné dans ses révoltes et a toujours été le réconfort escorté.

A présent dans cet ouvrage O combien érudit, c’est dans le terreau préveritien que l’auteur Raymond Espinose nous analyse les mots et l’éthique libertaire de l’homme Jacques, pas le fataliste mais l’homme révolté digne du canut ou du Camus. Ainsi, pour l’abolition de la propriété privée, l’ami Jacques, ce cri : « Ce n’est pas ma maison / Je ne sais pas à qui elle est / Je suis entré comme ça un jour / Il n’y avait personne ». Ainsi, pour l’amour libre : « Je veux la délivrer / Je veux qu’elle soit libre / Et même de m’oublier / Et même de s’en aller / (…) /Ou d’en aimer un autre / Si un autre lui plait ».
Jacques Prévert le réfractaire dès l’enfance avec l’attitude salutaire du cancre qui « dit non au professeur », qui « efface tout » et qui « sur le tableau noir du malheur /( …) / « dessine le visage du bonheur ». C’est aussi l’insoumission prônée par Jacques qui sera plutôt pacifiste : « somnambule en plein midi / (qui) traverse le champ de manœuvres / où les hommes apprennent à mourir » au nom de « quelle connerie la guerre » ! Il pose aussi la question cruciale : « Se résigner ou réagir ? Se résigner ne peut en aucune façon constituer une attitude acceptable pour un esprit libre ; se résignent ceux qui subissent, courbent l’échine, ceux qui se laissent aller à leur destin, manquant de force pour tenter de s’en forger un ; la résignation est chrétienne, pas libertaire »dixit (Raymond Espinose, page 27). Le refus et l’action sont solidaires !
A l’attaque des grandes instituions, du clergé et ses fidèles, l’armée et son cortège uniforme patriotique, la politique en terreur de pouvoir et que vive la communauté avec les réprouvés : « Le soleil du bon Dieu ne brille pas de notre côté / Il a bien trop à faire dans les riches quartiers ». Car, dès le départ Jacques a choisi son camp et pas de respect pour les affameurs et les frimeurs : « le respect / voilà le grand mot lâché / le respect / et le veilleur de nuit s’esclaffe / le respect / il s’esclaffe comme une girafe / il se tord comme une baleine ». Jacques Prévert souhaite le plus de liberté possible pour le maximum d’individus et croit à la multiplicité des libertés individuelles et à leur plein épanouissement comme l’aminche des aminches Boris Vian dans « L’écume des jours » : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun ».

La misère portée par le corps des adolescents, il n’y a rien de plus abominable : « Voyez ces genoux maigres ces tristes petits seins / ces pauvres cheveux roux / ces engelures aux pieds et ces crevasses aux mains ».
Jacques amoureux fou de la vie met en relief le plus bel âge de l’existence, l’adolescence où tout se joue la beauté : « une jeune fille nue nage dans la mer » / « la fille est jolie comme un rêve / tellement jolie / que printemps lui-même n’en revient pas » / « Tu étais nue sous le soleil / Tu étais nue tu te baignais / Les galets roulent avec la mer / Et toujours j’entendrai / Le doux refrain des pierres heureuses / Leur gai refrain de pierres mouillées ». Sans doute est-ce cette présence de l’éternelle jeunesse qui inspira « Les feuilles mortes » : « dans le velours de tes yeux / flambaient les dix-sept printemps de l’amour / Et je n’osai pas encore te toucher / simplement je regardais / le souffle de ton joli corps / qui dansait devant ta bouche ».
Cette joie de vivre c’est la fête de tous les sens : « La joie de vivre / La joie de faire L’amour et la joie de danser / Et puis la joie d’être ivre / Et la joie de chanter ».

Même s’il est un traceur de godasses à travers la grande ville dont Paname, Jacques n’est pas insensible au massacre à la tronçonneuse de notre mère nourricière à tous, dame nature : « Sait-on encore aimer les véritables fleurs vivantes ? « puisque d’or et navrant les hommes « aiment les fleurs fanés les fleurs séchées ». Qui apprécie encore la présence salvatrice du Phébus ? : « Qui regarde le soleil ? / Personne ne regarde plus le soleil ».

L’humour comme arme vivifiante à la manière de ses proches aminches, les Raymond Queneau et Boris Vian. Raymond Espinose définit la dérision comme participant de l’humour, « elle permet de relativiser en ramenant les choses, les évènements à des dimensions plus modestes. Le sourire, le rire sont les instruments de cette tentative de réduction ». (page 35). Le Bartos a tout compris et s’y emploie. Je m’y essaie aussi, foi de mécréante Missdinguette !

Pour un autre futur, Raymond Espinose explique : « C’est que, en son essence, le monde est beau au départ. S’il ne l’est pas à l’arrivée, semble nous dire Jacques Prévert, c’est que l’homme n’aime pas assez la vie. Il a perdu la joie d’être, et ce manque entraîne de graves ressentiments. Aussi est-il urgent que l’homme se retourne vers la beauté et la sensualité au lieu d’entretenir des penchants morbides pour la laideur, le vide, le creux, le superficiel. C’est au poète à remettre l’homme dans le droit chemin de l’existence ; au poète à faire entendre sa voix et à bousculer les consciences pour un mieux-être des plus démunis, à qui il aura apporté un soutien fraternel et sans réserve ». (page 47).
C’est tout le véritable sens de l’existence que Jacques a accompli au jour le jour avec cette absolue sincérité, jamais prise à défaut. Car c’est l’homme Prévert qui s’esclaffe : « J’aime pas le malheur / et le malheur me le rend bien » / « Je me lève de bonheur / Presque tous les jours de ma vie ».

Qui oserait dire que Jacques Prévert était à côté de ses pompes ? Toutes ses thématiques sont d’une vibrante actualité, n’en déplaise au cynique Michel Houleprisedebec pour lequel j’irai cracher sur sa tombe à la saison où les palombes tombent en amour.

Un grand merci à Raymond Espinose et à son « Jacques Prévert. Une éthique de l’homme » paru en avril 2007 aux éditions du Monde libertaire dans la collection Graine d’Anar, 72 pages au prix modique de 5 euros !

Bonne relecture de tous les textes variés et parlant pour le moral au beau fixe par l’ami Jacques Prévert en verve toujours….

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